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samedi, 1 octobre 2022
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Quand La Peur Produit La Soumission

Par Hédi Ben Abbes

La peur est un absolu. Quand elle se saisit de l’individu, elle enclenche une dualité dont l’issue est l’élimination de l’un au détriment de l’autre. Il n’y a pas de compromis possible avec la peur. Soit elle domine, soit elle est dominée. La peur de la mort produit la soumission. La peur de la société produit le conformisme. La peur de l’étranger produit l’ostracisme et le repli sur soi. La peur de la maladie produit l’hygiénisme et empêche de vivre. La peur du désordre produit l’ordre absolu voire le totalitarisme. Unis dans leur soumission à la peur, les Hommes se complaisent dans le confort du troupeau et la quiétude de la servitude volontaire. Conséquences : le règne du futile, du léger, de l’éphémère, de l’émotion facile et ses corollaires, la manipulation, la prévalence de la perception au détriment de la substance, la détestation de la réflexion, du sens critique, de la remise en question de soi et du monde, l’aliénation comme alternative à l’inconfort de l’escalade des montagnes imprenables comme le dit Abou Al Kacem Echebbi.

Dans les sociétés « adulescentes », incapables de devenir adulte, et sujettes aux turbulences d’un corps social, politique et économique en mutation, la peur se propage facilement. Les acquis d’un côté, les risques de l’autre et voilà que les « adulescents » saisis par une stupeur paralysante ne peuvent ni reculer ni avancer. Telle est la situation que vit une large partie de la société tunisienne 10 ans après le soulèvement de décembre 2010.
En revanche, le dépassement de la peur, voire sa domination par l’Homme ouvre grand les portes du risque et de la remise en question. Il ne peut y avoir de création sans dépassements, sans transgressions, sans s’aventurer dans des lieux incertains, sans côtoyer les précipices, sans jouer à funambule sur le fil du rasoir. Pour ce faire, il est indispensable d’être « adulte », de croire que le seul défi qui en vaut la peine est celui de l’impossible comme le dit Jacques Derrida. Se prendre en charge, croire que la recherche du bouc-émissaire est une abdication de sa souveraineté d’Homme et de sa volonté de transformer le réel. Les sociétés se meurent quand le « soi » se dissout dans le « nous », le clan, la race, la religion, quand l’individu devient étranger à lui-même. Le « je » devient un « nous » compact, amorphe, taxinomique, aseptisé, sans aspérités, sans relief, lisse et plat.
Les sociétés perdent leur souveraineté, quand les individus qui les composent cessent d’affirmer leurs individualités et se complaisent dans la répétition et l’illusion de soi-même. Les réseaux sociaux et le virtuel sous toutes ses formes, déracinent les individus et les privent de la seule filiation qui vaille, celle d’être des terrae filius, d’élire ici et maintenant comme seul horizon.

La perte du tragique
Le tragique est consubstantiel à l’existence de l’Homme. Que l’on considère le tragique d’un point de vue religieux : tiraillement entre le « Bien » et le « Mal », ou d’un point de vue existentiel : nominalisme et immanence, L’Homme ne cesse de se mesurer, d’osciller entre soumission et affirmation de soi. Dans les sociétés adulescentes, la tentation de la soumission est très grande, quand les individus confient leur sort entre les mains d’une personne tutélaire. « L’homme providentiel » est une supercherie qui rassure les moutons de Panurge, heureux d’être conduits docilement vers la servitude volontaire. Que cet Homme puise sa « légitimité » dans le chimérique droit divin à l’image de la pensée dominante au Moyen Age chrétien, ou dans un système de représentation qui lui octroie un droit de vie ou de mort sur les individus, le résultat est toujours le même : priver l’Homme de sa dimension tragique et le rendre docile et perméable à toutes les manipulations.
La Tunisie d’aujourd’hui est en passe de perdre le tragique qui la caractérisait depuis des millénaires. Depuis que les civilisations en ont fait un creuset bouillonnant de contradictions fécondes. Cette Tunisie effervescente et jubilatoire, tragique et insaisissable est aujourd’hui en proie à la monodie de la monoculture, au conformisme broyeur des individualités. En Tunisie, on a sacrifié Dionysos pour que règne la rectitude apollonienne et s’installe la tranquillité lobotomisante et avec elle la servitude volontaire. Le sens critique, la volonté de dire non, de transgresser, de se rebeller, de regarder par-delà le décor en trompe l’œil, tant de marqueurs de l’individualité sont remplacés par le mimétisme, la répétition, la simplification et la pensée binaire. La décadence d’une civilisation se vérifie quand le débat public devient un mélange d’insulte et de mépris, quand la nuance disparaît au profit du sommaire et de l’approximatif.

Quand une civilisation perd le tragique, elle cesse d’exister. Elle ne relève plus les défis, elle ne se surpasse plus. Un Hannibal traversant les Alpes est aujourd’hui inenvisageable. Une Kahina, défiant les armées arabes conquérantes et avides de razzia et de butins de guerre est impensable. Une Kahina amoureuse (trop humaine) et guerrière (trop terrestre), fière et meneuse d’hommes, transgressive et démiurgique n’est plus possible dans un pays où les femmes se cachent pour « mourir ». Voilées, le corps nié, des silhouettes sans formes et sans charmes se complaisent dans une schizophrénie paradoxalement rassurante.
Un Khair-Eddine, moderniste et non-conformiste, les pieds en Afrique et la tête dans un Occident des Lumières, n’a plus droit de cité dans la Tunisie des prophètes de malheur, des obscurantistes achromates.
Un Bourguiba, laïque et féministe, obnubilé par le réel, l’ici et maintenant, mû par la volonté de transformer le réel et sculpter des formes inédites dans un corps social difforme, ne peut rivaliser avec un Cheikh de malheur dont l’artifice de ses dents mord dans la chair d’une population devenue suffisamment tendre pour être dévorée tout crue appliquant ainsi les « Modestes Propositions » de Jonathan Swift quand il demandait ironiquement aux gouvernants de l’Irlande de consommer la chair tendre des bébés pour juguler la famine.
Comment peut-on se laisser faire ainsi sans réagir, sans vouloir déchirer le voile de la discorde ? Comment peut-on se laisser conduire aussi facilement vers l’abattoir les yeux éblouis par le scintillement de la feuille du boucher ? Comment peut-on savourer la symphonie qui accompagne le naufrage du Titanic ? A quand le sursaut ?

Le sursaut
La torpeur, « tor-peur », cette engourdissement physique et psychique doit cesser. Cette anomie que même le grand Durkheim n’a pu envisager du moment où il n’est même plus question de perte de valeurs, mais de leur renversement voire leur remplacement, doit être jugulée. Cette bile ravageuse et diffuse dans un corps social exsangue et atrophié doit être expurgée. Le seul antidote contre tous ces poisons c’est la Culture. La culture dans toutes ses acceptions.
Il faut puiser dans la culture et l’histoire de cette terre numide, phénicienne, romaine, byzantine, arabe, ottomane, européenne, etc, les matériaux nécessaires à la création, au renouveau, à la régénérescence. Il faut opposer le pluriel à l’unique, l’équivoque à l’univoque, l’ouverture au repli, le divers à l’uniforme, la cacophonie à la monodie, la babélisation à la psalmodie, la volonté de puissance à la soumission, le dire-oui à la vie au renoncement mortifère, le dépassement de soi au recroquevillement, le transgressif à l’obséquieux.
Sans la culture, point de développement humain et sans développement humain point de développement économique et social. Aucune civilisation, aucune organisation politique et sociale ne peut perdurer quand la culture dans toutes ses acceptions est reléguée au rang d’une commodité. Le combat que la Tunisie doit mener est un combat culturel par excellence. Les lignes de démarcations sont désormais tracées entre un projet de société rétrograde qui abhorre les savoirs, inhibe les intelligences, exalte le fétichisme, détruit les volontés, vénère les génuflexions au détriment de l’Homme debout. De l’autre côté de cette ligne Maginot se dressent encore les descendants d’Hannibal et de Kahina, ceux qui ont toujours cru que la Tunisie est féconde et riche de son patrimoine culturel composite. Cette Tunisie que certains tentent de dissoudre dans un grand ensemble appelé « Oumma », pour réduire son influence et lui ôter sa singularité, ne pourra résister à ce macabre projet que par la culture.

Toutes les expressions culturelles doivent être inscrites au programme scolaire et rendues obligatoires. La culture doit entrer dans tous les espaces y compris dans les entreprises et doit être valorisée au même titre que les cercles de qualité. Ouvrir le pays aux artistes étrangers et encourager les projets à vocation artistique pour que la Tunisie redevienne la Mecque de tous les artistes du monde à l’image de Berlin ou de Buenos Aires. Faisons de la culture un véritable levier économique et les fondements même d’un projet de société non seulement pour la Tunisie, mais aussi pour les pays de la région en favorisant les interactions et les échanges. Valorisons notre patrimoine et la richesse qu’il représente pour que le concept Tunisie puisse rimer avec polyphonie, et empêcher ainsi les mauvaises graines de l’intégrisme de se développer rhizomatiquement au détriment de l’infinie variété de nos ressources culturelles.

Hedi Ben Abbes
Universitaire | Plus de publications

Maître de Conférences à l'Université de Franche-Comté.

Diplômé en Droit et Science Politique.
Doctorat en Littérature et civilisation Anglo-saxonnes
Ancien Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères.
Ancien Premier Conseiller diplomatique du Président de la République.
Auteur de plusieurs ouvrages et articles politiques et culturels.
Hedi Ben Abbes
Maître de Conférences à l'Université de Franche-Comté.
Diplômé en Droit et Science Politique.
Doctorat en Littérature et civilisation Anglo-saxonnes
Ancien Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères.
Ancien Premier Conseiller diplomatique du Président de la République.
Auteur de plusieurs ouvrages et articles politiques et culturels.