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samedi, 1 octobre 2022
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Du Populiste et de L’Avenir !

Par Hédi Ben Abbes

La science sociale ne cesse de se pencher sur la question du populisme, sa genèse, ses mécanismes et ses finalités tentant de déterminer sa typologie et son évolution à travers les siècles. Le populisme dans sa relation au pouvoir, trouve sa genèse dès le Ve siècle avant l’ère chrétienne chez Platon dans sa célèbre République et la recherche de la Cité idéale ou la Belle Cité (Callipolis).
Cette recherche prend comme postulat de départ la stricte distinction entre le Bien et le Mal ce qui implique que la morale soit intrinsèquement liée à la politique et à l’art de gouverner. La gouvernance n’est alors que la somme des procédés utilisés par le gouvernant pour guider le peuple vers le Bien. Le gouvernant est alors investi de cette mission « divine » qui le place au-dessus de la masse populaire qui lui délègue tous les pouvoirs visant à atteindre cet idéal.
La pensée platonicienne ne diffère guère de celle de Saint Augustin qui, au Ve siècle de l’ère chrétienne, affirmait dans La Cité de Dieu que les sociétés sont gouvernées soit par le vice et l’égoïsme, soit par l’amour de Dieu. De ce fait, comme Dieu est amour, la Cité idéale est celle qui applique les principes divins et aspire à l’au-delà et à la vie éternelle à proximité de Dieu. Dix siècles séparent Platon de Saint Augustin, mais l’un comme l’autre a fait de la morale le fondement même de la vie politique.

Du divin vers l’humain
Les carcans idéologiques dominants vont être sévèrement ébranlés de la Renaissance jusqu’au siècle des Lumières par des théoriciens tels que Thomas More et son Utopia, Thomas Hobbes et son Léviathan, John Locke et son Essai sur l’entendement humain, Erasme et son Eloge de la Folie, Nicolas Machiavel et son Le Prince. C’est ce dernier qui va introduire une théorie évacuant l’idée de la morale aux fondements de l’action politique et va dessiner une typologie du gouvernant en totale rupture épistémologique avec ses contemporains. Ainsi, le Bien n’est plus un objectif en soi, ni même la Cité idéale chère à Platon. L’objectif est tout simplement la volonté de prendre le pouvoir et de le conserver par tous les moyens y compris le recours au bien et au mal si nécessaire. Machiavel introduit alors les concepts de pragmatisme et du réalisme par-delà le Bien et le Mal.
Pour prendre le pouvoir et le conserver, il faudrait alors tenir compte de tous les paramètres de la réalité parmi lesquels, le « peuple » sur qui va s’exercer le pouvoir. La dialectique du gouvernant et du gouverné s’articule, selon Machiavel, autour d’un réalisme qui ne s’embarrasse pas des règles morales si celles-ci constituent un obstacle à la réalisation de l’objectif d’accaparement du pouvoir. De ce fait, le « peuple » est à prendre tel qu’il est et non pas comme on souhaite qu’il soit et donc on ne doit pas chercher à le transformer non plus. L’Homme n’étant pas capable de vertu, il est donc impératif d’utiliser le vice pour le soumettre. Ce qui compte c’est toujours le résultat, fusse-t-il atteint par des moyens immoraux.
De cette dialectique entre le « peuple » et son gouvernant est né le populisme. Selon Machiavel, l’accaparement et la conservation du pouvoir passe par la prise en compte de toutes les données objectives qui caractérisent le « peuple » sur qui le pouvoir va être exercé et solliciter son consentement volontaire pour ne pas dire sa servitude volontaire (De La Boétie).
Toujours selon Machiavel, ce consentement peut se réaliser en activant plusieurs leviers, à savoir, « donner au peuple ce qu’il veut » et ne pas chercher à l’élever vers un quelconque idéal. Il suffit de lui accorder ce qu’il veut même si ce vouloir n’est pas bon pour lui. En lui donnant ce qu’il veut le « peuple » consent à donner les pleins pouvoirs au gouvernant.
Le deuxième levier est celui de la sympathie. Du moment où le « peuple » réagit aux apparences et aux sentiments, il suffit de les identifier et d’agir sur ces apparences et ces sentiments pour gagner la confiance du peuple. Qu’importe si ce que veut le « peuple » soit réalisable ou non, d’intérêt général ou non, du moment où son opinion est majoritaire, le gouvernant doit répondre aux besoins émotionnels et instinctifs du « peuple » pour pouvoir le dominer. L’objectif ultime du gouvernant est de faire croire au « peuple » qu’il est à son service, qu’il fait de son mieux pour répondre à ses besoins et que l’exercice du pouvoir n’est que volonté d’agir dans l’intérêt du « peuple ». Être aimé du « peuple » en lui faisant croire qu’on est à son service n’est pas le seul levier qu’utilise le gouvernant. La crainte est l’autre levier qui garantit la pérennité du pouvoir. Le gouvernant use de l’arme de la peur pour maintenir le « peuple » sous contrôle en infligeant de lourdes peines à tous ceux qui « troublent l’ordre public » donc son pouvoir absolu.
Flatter le « peuple », céder à ses volontés même quand elles sont néfastes pour le « peuple » lui-même, exalter ses instincts, convoquer sa souveraineté, le mettre en opposition frontale contre les élites, éliminer les corps intermédiaires qui s’interposent entre le « peuple » et le gouvernant en les disqualifiant, lui faire croire que le gouvernant ne fait qu’exercer le pouvoir que le « peuple » lui a octroyé et au nom du « peuple », tels sont les leviers qu’utilise le gouvernant populiste pour conserver le pouvoir.

Populisme digitalisé
Depuis le 16e siècle à nos jours, les mêmes leviers sont encore opérationnels et gagnent en sophistication technique. Accaparer le pouvoir et le conserver restent l’objectif ultime de tout gouvernant populiste, seules les techniques ont connu un degré de sophistication insoupçonné. Dans son ouvrage intitulé Manufacturing Consent, Noam Chomsky fait état des nouvelles techniques qu’utilisent les gouvernants pour assoir leur pouvoir à coup de Spin Doctors et les supports médiatiques mis à leur disposition. On agit sur le « peuple » comme dans un laboratoire pour façonner « son opinion » et faire en sorte que le gouvernant puisse se positionner comme étant au service de cette opinion. Ainsi, la chaîne est maîtrisée de bout en bout à travers des techniques de manipulation qui s’adressent à l’affect de la population et à sa moraline plutôt qu’à sa raison. L’impression, l’émotion et l’instinct doivent l’emporter sur la vérité tangible et mesurable, celle de l’empirisme et de l’analyse critique.
L’illusion que ces techniques arrivent à créer ne peut pas résister à l’épreuve du temps, d’où l’empressement de tirer profit du temps court comme le dit le vieil adage « quand le mensonge prend l’ascenseur, la vérité prend les escaliers » mais cette dernière finit toujours par faire surface. Il est donc impératif pour le gouvernant populiste d’agir vite avant que la vérité n’éclate au grand jour. Il doit profiter de l’effet hypnotique des leviers déployés par les fabricants d’opinion publique pour atteindre ses objectifs. La collusion entre le manipulé (peuple vu de manière erronée comme un ensemble homogène) et le manipulateur (gouvernant) ne doit souffrir la présence d’aucun corps intermédiaire capable de porter la contradiction et d’appliquer l’examen critique. Le lien entre gouvernant (Je) et gouvernés (Nous) doit être direct en faisant croire à ces derniers qu’ils n’ont pas besoin d’institutions, ni de contre-pouvoir, ni de représentants, puisque le gouvernant agit au nom du « peuple » et pour le « peuple ». « Je » et « Nous » se confondent en une entité compacte dont le « Je » est une simple aspérité.
Ce lien direct, ce rapport en miroir (le gouvernant est le peuple et le peuple est le gouvernant) fait que le gouvernant se doit d’entretenir cette illusion par les leviers indiqués ci-dessus et par le mimétisme en vue d’éliminer la moindre distance entre lui et le « peuple » : utilisation du même langage, parler au nom du « peuple » et être son porte-voix, fréquenter les mêmes endroits, emprunter les mêmes codes. Dans ces conditions, contredire le gouvernant équivaut à contredire le « peuple ». De ce fait, la consultation du « peuple » devient une formalité visant à renforcer l’illusion d’agir en son nom et de répondre à sa volonté exprimée. En disqualifiant tous les corps intermédiaires, le populiste peut prétendre gouverner au nom du « peuple » dès lors que celui-ci consent à lui confier tous les pouvoirs.

Populisme version 4.0
La dernière trouvaille réalisée par Donald Trump pour entretenir cette illusion de gouverner au nom du « peuple », consiste à créer son propre réseau social « Truth Social », positionné comme « anti-système ». L’objectif consiste à assurer des vases communicants entre lui et son « peuple » sans que les institutions et le « système » en général ne puissent s’interposer. Dans ce nouveau rapport direct basé sur l’illusion du gouvernement du peuple par le peuple, nous n’avons même plus besoin de consultations du moment où ceux qui appartiennent à ce cercle sont les détenteurs de la « vérité ». Toute information, ou idée contradictoire venant de l’extérieur de ce cercle est immédiatement disqualifiée sous l’attribut de « fake ». On retrouve là l’opposition radicale dont le populiste se sert à satiété à savoir : le « peuple » d’un côté (bon, pur, honnête, vrai, homogène) et l’élite de l’autre (corrompue, malhonnête, profiteuse, menteuse, fausse). La ligne de démarcation ainsi tracée, l’opposition peut dégénérer en conflits violents (prise du Capitole par la force, rejet des résultats des élections, et demain guerre civile). Le « peuple » dit « souverain » est en droit de prendre le pouvoir et de l’exercer directement à travers son « chef » qui n’en est pas un puisqu’il se réclame lui aussi du « peuple ». Qu’importe s’il est milliardaire, s’il ne partage pas les mêmes conditions sociales avec le « peuple », du moment où l’effet hypnotique de la manipulation des masses fait encore effet, l’imposture du « chef » reste imperceptible par le « peuple » et sa servitude volontaire se transforme en illusion de pouvoir.

Pour un nouveau contrat social
L’inadéquation du système de représentation dans les vieilles démocraties, son incapacité à s’adapter aux transformations profondes de tous les systèmes d’exploitation, ont favorisé l’émergence du populisme comme alternative. Les limites du système de représentation sont atteintes, et la démocratie doit elle aussi faire l’objet d’une révision à l’aune de toutes ces transformations.
Pour sortir de cette polarisation entre défenseurs de démocratie institutionnelle conservatrice et populisme trompeur, devrions-nous passer du « pragmatisme immoral et égoïste » de Machiavel dont se servent les populistes, à un « pragmatisme smart et éthique » dans le cadre d’un nouveau contrat social à durée déterminée ?
Ce rapport contractuel entre les gouvernants et les citoyens doit tenir compte des contraintes de temps nécessaire à l’accomplissement des objectifs préconisés. Il doit aussi tenir compte de la continuité de l’Etat (honorer les engagements pris au nom de l’Etat) tout en développant les consultations en nombre et en qualité. Transformer le « peuple » en citoyens cogestionnaires des biens publics en s’appuyant sur les nouvelles technologies doit être au cœur du nouveau système de gouvernance participative (l’exemple de l’Estonie est édifiant à cet égard). Le clivage manichéen entre « peuple » d’un côté et « élite » de l’autre doit être transformée en synergie scellée par un contrat de confiance mesurable, quantifiable et révisable (favorablement ou défavorablement) à l’aune des objectifs préalablement et contractuellement fixés.
Renforcement du système de contrôle et de suivi par les citoyens des termes du contrat social, (sur les plans local, régional et national) et renforcement du système de reddition des comptes à travers un système judiciaire lui-même sous contrôle des citoyens et rendant la justice en leurs noms à l’image du système judiciaire appliqué aux USA. Faire en sorte que la somme des souverainetés individuelles soit l’affirmation de la souveraineté collective. Quand le populisme assassine la nuance, et exalte l’homogénéité, le pragmatisme smart et éthique restaure la nuance et avec elle la responsabilité individuelle et collective.

Hedi Ben Abbes
Universitaire | Plus de publications

Maître de Conférences à l'Université de Franche-Comté.

Diplômé en Droit et Science Politique.
Doctorat en Littérature et civilisation Anglo-saxonnes
Ancien Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères.
Ancien Premier Conseiller diplomatique du Président de la République.
Auteur de plusieurs ouvrages et articles politiques et culturels.
Hedi Ben Abbes
Maître de Conférences à l'Université de Franche-Comté.
Diplômé en Droit et Science Politique.
Doctorat en Littérature et civilisation Anglo-saxonnes
Ancien Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères.
Ancien Premier Conseiller diplomatique du Président de la République.
Auteur de plusieurs ouvrages et articles politiques et culturels.