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mercredi, 18 mai 2022
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Ce que le pouvoir individuel doit au désordre !

Par Hédi Ben Abbes

Depuis les théories de Thomas Hobbes dans son Léviathan à nos jours le principe selon lequel le désordre engendre le pouvoir individuel reste très pertinent et se vérifie de jour en jour. Le désordre matérialisé dans la perte de confiance dans les institutions en raison de l’aléatoire qui les caractérise, engendre la peur, aiguise l’instinct de survie donc l’individualisme et poussent les populations à chercher un sauveur à même de les prendre en charge.

La peur du chaos produit naturellement chez les individus davantage de vigilance et de volonté de se soumettre que lorsque les repères institutionnels sont stables. Ainsi, tout pouvoir autocratique se construit sur le chaos étant donné que sa raison d’être réside dans la volonté de mettre de l’ordre à tout prix. Chez les peuples adulescents comparables au peuple tunisien, entendons-nous par-là encore incapable de se prendre en charge et d’assumer ses responsabilités individuelles et collectives, il y a une forte propension à confier son présent et son avenir à un individu pourvu que ce dernier lui fasse la promesse de mettre de l’ordre dans le chaos ambiant.

Le confort de la servitude volontaire

Pour atteindre un tel confort, les adulescents cherchent un sauveur à même de les sécuriser en agissant sur les deux leviers que sont l’empathie et la crainte. Mais aucun sauveur ne peut atteindre l’objectif d’accaparement de pouvoir sans avoir au préalable contribué à la mise en place du désordre. En effet, pour qu’il y est un sauveur, il faut qu’il ait un inéluctable danger. Pour créer ou accentuer le danger il faudrait d’abord s’employer à tout disqualifier. Il faut disqualifier, les institutions, la société civile, les partis et les corps intermédiaires. Pire encore il faut en faire la source même de tous les dangers et ainsi concourir à leur élimination. Le corps à corps adulescents/sauveur peut alors s’imposer comme l’unique alternative au chaos.
Le pouvoir confié entre les mains du sauveur, les adulescents peuvent alors se laisser berner par le confort de la servitude volontaire croyant que c’est sa volonté qui est mise en œuvre. Pour l’entretenir dans cette illusion, le sauveur ne manquera pas d’entreprendre des actions (2e,3e,4e,… dose de shoot) visant à éliminer quelques éléments du désordre à chaque fois qu’il entrevoit le doute s’immiscer chez les adulescents. La peur et l’aléatoire deviennent des outils indispensables entre les mains du sauveur. Ce dernier a tout intérêt à alimenter cette peur à coups de menaces intérieures et extérieures, et faire croire que le retour des institutions équivaut le retour du désordre. Il doit constamment rassurer ses adulescents qu’il veille au grain, qu’il fait le travail pour eux et à leur place, qu’ils peuvent dormir tranquille tant qu’il est là pour assumer la responsabilité qui leur fait défaut.
Le confort réside dans l’absence de responsabilité, semblable au confort de l’enfant qui sait qu’il a un père qui « veille » sur lui et ne peut envisager l’idée que les infanticides existent, que l’inceste existe, que les pères indignes pullulent et quand il faut choisir entre les intérêts des adulescents et ceux de leur sauveur ce dernier n’aura aucune hésitation pour faire son choix !

La fable de l’agneau et du berger

Le confort des « moutons de Panurge » on le doit à la présence d’un « berger » à la foi docile, il veille sur le troupeau, et menaçant, il brandit son bâton. Mais c’est un confort précaire parce qu’il est tributaire du berger. Etant humain peut-être trop humain, le berger peut dérailler. Dans sa solitude, il peut envisager le pire pour lui et pour ses moutons. Le précipice n’est jamais loin. Seul maître de leur destin, employant quelques chiens de garde pour contrôler la situation contre toute velléité d’une brebis galeuse, le berger risque de perdre pied en prenant l’ordre apparent pour argent comptant. A l’image de Napoléon dans le roman de George Orwell, La ferme des animaux, où la rébellion était conduite par Benjamin, l’âne de la ferme le dernier à qui on peut prêter la moindre hostilité, celle du berger peut elle aussi provenir des brebis qui ingurgitent et ruminent les élucubrations et les paroles indigestes de leur berger.

L’apothéose de l’euphorie du pourvoir de Napoléon, le cochon, sur les autres animaux a été atteinte quand il a fini par changer son nom, pour s’appeler Mr Jones. Il renie ainsi son animalité en s’attribuant une nouvelle identité après avoir pris beaucoup de poids et mis un costume de petit bourgeois. Si le berger suit le même processus, il risque de se transformer à son tour et faire le chemin inverse, en se mettant lui-même dans la peau d’un agneau perdant ainsi toute humanité et toute autorité sur son troupeau puisqu’il s’était employé à éliminer la distance qui les séparait. La boucle ainsi bouclée, berger et agneaux, agneaux et berger n’ont font plus qu’un, unis dans leur fonction primaire ou « l’état de nature » selon la terminologie de Hobbes. Finis les rêves de grandeur, finie la volonté de se surpasser, finie l’ambition de viser les étoiles. Troupeau et berger peuvent aller paître, copuler et dormir en toute quiétude.

L’inconfort de la souveraineté individuelle

Comme la vie n’est pas forcément un long fleuve tranquille et que l’humanité a grandi à coup de défis, de prise de risques, de spéculations sur l’avenir, on ne peut nous contenter de la vie du troupeau. Contrairement aux sociétés adulescentes, les sociétés adultes doutent, tergiverses, se remettent en question, transgressent, élargissent le domaine du possible, se transcendent et tutoient les dieux au point de se déshumaniser. Humanité augmentée, trans-genrisée, humanoïdée et demain peut-être translucide et télé-portable. Le champ est sans limite à qui ne manque pas d’imagination et de volonté. C’est là où l’éthique intervient pour éviter à l’humain sa perdition sur le chemin inverse du troupeau. L’éthique (Montesquieu dirait la vertu, la conscience selon Rabelais) est indispensable à l’Homme qui chérit sa souveraineté d’Homme et qui, en se surpassant reconnait ce qui fait sens à sa vie et le réconcilie avec ses semblables.
Les conquêtes en sciences humaines et physiques se sont faites à coup de « folies ». De Copernic à Elon Musk, de Zarathoustra à Mandela en passant par Erasme, Montaigne, Avicenne et Averroès, l’humanité a conquis une part d’elle-même et de son environnement en se dressant contre l’ordre établi et en remplaçant la génuflexion par le grand bond en avant.
Être souverain c’est aussi transcender sa condition d’Homme pour mieux la vivre. Être souverain, c’est être à la fois libre et responsable. C’est n’avoir besoin ni d’un père protecteur, ni d’un père fouettard. Si « père » il y a, son rôle c’est d’apprendre à ses semblables comment être adulte, autonome et responsable. C’est de leur apprendre à le défier et à le ramener à sa condition d’Homme. La véritable marque de respect qu’un « père » puisse exprimer à ses « enfants » réside dans le souci constant de réveiller leurs consciences au lieu de les endormir.
Il faut donc du chaos non pas pour créer la soumission mais pour favoriser l’inventivité. Là où règne l’ordre, sévit la mort si ce n’est celle du corps, celle de l’esprit ne fait aucun doute.

Hédi Ben Abbes

31 Janvier 2022

Hedi Ben Abbes
Universitaire | Plus de publications

Maître de Conférences à l'Université de Franche-Comté.

Diplômé en Droit et Science Politique.
Doctorat en Littérature et civilisation Anglo-saxonnes
Ancien Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères.
Ancien Premier Conseiller diplomatique du Président de la République.
Auteur de plusieurs ouvrages et articles politiques et culturels.
Hedi Ben Abbes
Maître de Conférences à l'Université de Franche-Comté.
Diplômé en Droit et Science Politique.
Doctorat en Littérature et civilisation Anglo-saxonnes
Ancien Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères.
Ancien Premier Conseiller diplomatique du Président de la République.
Auteur de plusieurs ouvrages et articles politiques et culturels.